Faire écosystème au Québec
- Claudia Loutfi

- 3 déc. 2025
- 6 min de lecture
Une manière d’habiter, de relier et de transformer nos territoires
Dans un Québec traversé par des transitions écologiques, sociales, numériques et territoriales, l’idée de « faire écosystème » prend une importance nouvelle. Le terme, emprunté au vivant, désigne une manière d’être ensemble, de relier nos forces, de reconnaître nos interdépendances et de transformer nos milieux à partir de leurs réalités distinctes.
Ce texte, inspiré par mon expérience du Forum Ouvert Faire écosystème et de la conférence internationale Résister et réinventer, s’appuie sur les approches québécoises en développement territorial, sur l’économie sociale, sur les stratégies place-based et sur l’expérience des milieux communautaires, municipaux et institutionnels.
L’hypothèse centrale est la suivante : Un écosystème territorial ne se pilote pas par le haut. Il émerge lorsqu’on lui offre un cadre suffisamment clair pour permettre l’autorégulation, l’apprentissage collectif et la transformation.
Cette idée rejoint la philosophie Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes ». Faire écosystème, c’est reconnaître que nous dépendons les uns des autres pour répondre aux défis actuels.
Qu’est-ce que « faire écosystème » au Québec ?
Faire écosystème consiste à articuler les efforts d’acteurs variés (citoyens, municipalités, organismes communautaires, entreprises d’économie sociale, institutions publiques, services de santé, chercheurs, fondations, etc.) vision commune et du bien commun. Cette approche peut se reposer sur trois dimensions clés, largement observables dans la pratique au Québec :
Un ancrage territorial fort
Les initiatives s’enracinent dans des milieux spécifiques (régions, MRC, quartiers) où les acteurs partagent une histoire, des enjeux et une volonté d’action collective. Les solutions doivent être contextuelles et adaptées à la réalité locale.
Au Québec, l’ancrage territorial se manifeste par la mobilisation d’acteurs à différentes échelles et fonctions, qui interagissent autour de projets et d’initiatives locales. Ces acteurs partagent souvent une histoire, des enjeux communs et une volonté d’agir collectivement. L’approche place-based, soutenue par l’OCDE, rappelle que les solutions efficaces sont contextuelles et adaptées aux spécificités locales, ce qui correspond à l’idée d’un ancrage territorial fort.
La reconnaissance des interdépendances
Chaque acteur détient une capacité spécifique : proximité citoyenne, expertise technique, financement, leadership politique, réseau institutionnel, connaissances issues de la recherche. Faire écosystème consiste à reconnaître ces complémentarités (leadership distribué) plutôt qu’à les hiérarchiser. Exemple d'un leadership distribué : les municipalités stabilisent, les organismes communautaires mobilisent, les institutions structurent, les fondations catalysent, les chercheurs documentent, etc.
Une capacité de régénération collective
Comme dans un écosystème naturel, il n’existe pas un leader unique. L’ensemble repose sur la diversité, la densité des liens et la capacité des acteurs à s’autoréguler plutôt qu’à se contrôler mutuellement. Le défi : rendre l’écosystème adaptatif, plutôt qu’hypercoordonné.
Les leviers d'action : ce que le Québec fait déjà
Le Québec dispose d’une longue tradition et d’une infrastructure sociale unique qui se manifeste par un réseau d'acteurs multi-niveaux. Ces acteurs jouent des rôles distincts, assurant la cohérence et l'activation de l'écosystème :
Niveau d'action | Rôles clés dans l'écosystème | Exemples d'acteurs québécois |
Proximité et mobilisation | Traduisent les besoins, mobilisent la base citoyenne, innovent socialement. | Tables de quartier, organismes communautaires, entreprises d’économie sociale. |
Intermédiation et liaison | Facilitent la coordination, relient les initiatives, assurent le faire-valoir. | Pôles d’économie sociale, agents de développement, centres de transfert (CCTT, TIESS). |
Gouvernance et stabilisation | Stabilisent les actions locales, planifient, régulent et offrent des services. | Municipalités, MRC (coordination locale). |
Articulation et cadre légal | Définissent les orientations stratégiques, créent des cadres macro, financent. | Ministères, regroupements nationaux, institutions publiques. |
Cette approche place-based est illustrée par l’existence des pôles d'économie sociale, des laboratoires d’innovation, et des démarches en développement social, confirmant la forte capacité d'expérimentation sociale du Québec.
Les conditions favorables pour faire écosystème
Pour consolider ce qui existe et passer de la fragmentation à la transformation systémique, l’écosystème nécessite des conditions favorables qui vont au-delà de la simple structure
Culture de collaboration (savoir-être) : Nécessité d'une culture de la confiance et de l'humilité, où les acteurs acceptent de se reconnaître interdépendants, d'écouter les expertises diversifiées et d’admettre l’incertitude.
Infrastructures sociales solides (mise en relation) : Disposer de lieux et de mécanismes pérennes (tables intersectorielles, instances de coordination, agents d'intermédiation) pour soutenir les liens, articuler les proximités et atténuer les asymétries de pouvoir entre les acteurs.
Capacité et financement adéquat (moyens) : Assurer un financement stable pour la fonction de coordination et d'intermédiation. Le financement par projets fragilise cette capacité en détournant les ressources vers la recherche de fonds et la reddition de comptes plutôt que vers l'apprentissage et la stratégie à long terme.
Défis et freins structurels observés au Québec
Malgré ses atouts, le Québec rencontre des obstacles qui limitent le plein déploiement des écosystèmes :
Asymétries de pouvoir
Les pouvoirs réglementaires et budgétaires des institutions publiques ne sont pas toujours alignés avec l'expertise vécue et la capacité de mobilisation des milieux citoyens, centralisant les décisions et rendant le leadership distribué difficile.
Fragmentation institutionnelle
Les logiques de silos (sectorielles et ministérielles) reproduisent des mandats non alignés, créant un épuisement structurel et une dépendance aux programmes plutôt qu'à une stratégie territoriale intégrée.
Vulnérabilité financière des organisations
La précarité du financement (ponctuel, court-cycle) fragilise la planification et stimule la concurrence involontaire entre acteurs pour les mêmes enveloppes.
Inégalités territoriales
L'existence d'écosystèmes à plusieurs vitesses entre les régions (capacité collective inégale) limite la transférabilité des bonnes pratiques et creuse les écarts de vitalité territoriale.
Difficulté du changement systémique
Les innovations sociales restent souvent confinées à des projets pilotes (effets de niche) sans parvenir à une adoption durable et large qui transformerait les systèmes institutionnels
Charge organisationnelle élevée
Les organisations doivent gérer simultanément transitions écologiques, pression numérique, inclusion, reddition de comptes, exigences de performance, pénurie de main-d’œuvre… Ces contraintes réduisent le temps disponible pour la coordination stratégique, l’apprentissage ou la création de nouvelles alliances, pourtant essentielles à l’écosystème.
Imaginer une stratégie québécoise pour faire écosystème
Si l’on combine les défis observés dans les milieux et les conditions favorables déjà en place, on peut imaginer une feuille de route cohérente pour renforcer véritablement les écosystèmes d’innovation sociale, territoriale et collective au Québec. Cette stratégie ne part pas de zéro : le Québec possède une culture forte de collaboration, des structures intermédiaires solides et un historique d’expérimentation sociale.
Consolider les nœuds d’intermédiation
Action : Reconnaître et financer adéquatement la fonction systémique des acteurs comme les pôles d'économie sociale, les CDC et les tables de quartier pour maintenir la cohérence du système.
Résultat visé : Réduire la dépendance aux programmes à court terme et la compétition involontaire.
Clarifier une vision territoriale partagée
Action : Élaborer des chartes communes (valeurs, engagements, responsabilités) qui synchronisent les stratégies locales avec les grandes orientations nationales (transition écologique, lutte aux inégalités).
Résultat visé : Éviter la multiplication des visions parallèles et créer une boussole collective pour l’action.
Multiplier des espaces d’expérimentation sécurisés
Action : Soutenir des projets pilotes axés sur l'apprentissage collectif et non sur les résultats rapides.
Résultat visé : Permettre le droit à l’erreur et créer des mécanismes institutionnels pour partager les leçons tirées des succès et des échecs, facilitant le passage de l'innovation au changement systémique.
Développer des capacités collectives croisées
Action : Financer des formations croisées et des communautés de pratique (ex. TIESS, CRISES) pour créer un langage commun et un réflexe d'action concertée entre les différents types d’acteurs.
Résultat visé : Améliorer la compréhension et l’accès équitable aux outils de gouvernance partagée.
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Faire écosystème au Québec, c’est renouer avec une idée simple et puissante : nous sommes plus forts lorsque nous agissons à partir de nos territoires, en reconnaissant nos interdépendances et en cultivant la diversité des contributions.
Dans un moment où le Québec doit relever des défis majeurs (transition écologique, inclusion, innovation, vitalité territoriale) cette approche offre une voie profondément ancrée dans le réel, capable de générer des futurs plus justes, viables et inspirants. Le Québec est déjà bien positionné, a beaucoup appris dans les dernières années et détient plusieurs clés intéressantes pour concrétiser la dynamique d'écosystème.
Sources
Mendell, M. & Neamtan, N. (2008). The Social Economy in Quebec
OCDE (2023). The Geography of Higher Education in Quebec, Canada
Arsenault, G. (2018). Explaining Québec’s Social Economy Turn. Canadian Journal of Nonprofit & Social Economy Research
CRISES (UQAM) (2007). L’innovation sociale au Québec : un système d’innovation fondé sur la concertation.
Proulx, M.-U. (2003). Compte rendu de Lafontaine, D. (dir.) (2001). Choix publics et prospective territoriale. Horizon 2025. La Gaspésie : futurs anticipés. Cahiers de géographie du Québec
Mendell, M., Neamtan, N., & Yi, H. (2020). Public policies enabling the social and solidarity economy in the City of Montreal
INSPQ. (2014). Responsabilité populationnelle : miser sur le développement des communautés et l’action intersectorielle — Journées annuelles de santé publique (JASP), 24 novembre 2014.
Fontan, J.-M. (2008). Développement territorial et innovation sociale : l’apport polanyien
Quarter, J., & Mook, L. (2010). An Interactive View of the Social Economy. Canadian Journal of Nonprofit and Social Economy Research (CJNSER)


